lundi 28 septembre 2015

La ligne et le cadre


Tableau I. 1921. huile sur toile. 103 × 100 cm . La Haye, Gemeentemuseum Den Haag (Commons wikimedia)



L’exposition Piet Mondrian Die Linie organisée dans le cadre des Berliner Festspiele 2015 en partenariat avec le Gemeente Museum Den Haag va à l’essentiel. Il ne s’agit pas d’une écrasante rétrospective, mais d’un parcours d’étape. Organisée en forme de L, on voit d’abord la (bonne) peinture figurative, des paysages, des campagnes hollandaises massives, des ciels prêts à renverser au crépuscule l’ordre du jour. S’opère une décantation progressive par des stades moins séduisants de symbolisme coloré, avant d’arriver de nouveau à un langage propre. Puis, au coude du L le visiteur aperçoit au fond d’une suite de 2-3 salles le point de fuite de l’ensemble, la Composition de lignes et couleur III de 1937. C’est exactement où l’on veut procéder. Couleur est au singulier. Le dépouillement a progressé. Restent les lignes qui font composition. Le stade de l’œuf ovale est lui aussi abandonné en chemin, comme une peau d’une ancienne mue.
Les tableaux de cette dernière salle proviennent des années 1920 à l’exception de ce point de fuite à la seule couleur qui est de 1937. Vu de loin, ce dernier fascine doublement : une fenêtre vient stabiliser la vue, qui émerge d’une échelle de ligne et d’une grille heureusement si irrégulière qu’elle n’oppresse nullement. Un mouvement ascensionnel se dégage, posé avec solidité sur une structure qui n’est pas un simple tréteau, mais l’expression des lignes de forces de ce nouvel espace. Or sur la droite, dans la partie inférieure, l’unique bloc de couleur intrigue, et vient proposer une autre logique à cette construction qui s’échafaude, en revendiquant crânement l’asymétrie. Le spectateur fait l’expérience que ce qui pourrait déstabiliser le tableau est en fait ce qui lui donne son ancrage. L’équilibre passe par le choix d’un côté contre un autre. Un travail de péréquation s’effectue subrepticement dans l’esprit du spectateur, comme si les volumes blancs ou vides ajustés dans les espaces opposés équivalaient de quelque façon à ce petit bloc de bleu. Comme si la couleur avait un rapport différent à son espace, une autre densité qui pourtant trouvait à s’équilibrer dans le jeu des intervalles dessinés par le cadre.
Mais peut-on parler de cadre ? Ne sont-ce pas plutôt des tableaux où il n’y a plus de cadre ? Il n’y a plus de cadre car le cadre est descendu dans le tableau lui-même pour venir interroger la vue et la façon de voir. Les Falaises de craie à Rügen de C. D. Friedrich (1818, au musée de Winterthur) faisaient déjà de même. Le cadre s’inscrivait dans le paysage.
C’est ici un peu plus poussé.
Le peintre met en page avant de mettre en scène. Il organise un espace et s’essaye à diverses tentatives d’ordre. Quand un équilibre fugace est obtenu avec les lignes, on peut, comme dans un délicat mikado, introduire un peu de couleur, en redoutant que l’édifice ne s’écroule. Il faut imaginer qu’il s’est d’ailleurs écroulé bien souvent avant que la proposition d’un accord entre ces deux entités si étrangères l’une à l’autre que sont les lignes et les couleurs ait pu s’imposer au jugement du peintre.
Le cadre est descendu dans la toile et oblige à repenser son espace, à repenser avec elle l’appareillage de notre vision. Le rapport des lignes, du blanc, du noir et de la couleur a été médité. Il s’impose une proposition de sens qui évite les symétries faciles et la téléologie d’un ordre commandé. L’ordre s’y affirme, dirait-on, dans son ordre, pour lui-même, rendu à sa gratuité propre. C’est un ordre libérateur. Il ne suppose pas la nécessité ni l’exclusivité, mais se donne comme une possibilité parmi d’autres. Le critère de sélection de cet ordre sur d’autres est esthétique. Il y a quelque chose dans le sensible qui rend l’attrait de cette configuration de lignes non pas nécessaire, mais offerte certainement à la contemplation insistante. Cela se tient. Il n’y a pas à aller au-delà.
Maintenant, venons-en au malaise de cette dernière salle. Ces tableaux-cadre sont eux-mêmes encadrés, un fond blanc séparant la toile du cadre. L’effet est irrémédiablement brouillé. La toile a des proportions que l’on peut supposer étudiées. En la doublant d’un cadre assez grossier, on s’interdit de les percevoir. La vue est floutée. Ces cadres sont accrochés eux-mêmes sur des vastes parois blanches mal préparées à cela. Blanc sur blanc sur blanc. La séparation pensée dans la toile est annulée par le cadre matériel qui parodie le travail du peintre, et l’accrochage paresseux accentue l’effacement des contours. A force de mettre par pure nonchalance la toile dans un cadre, alors que le peintre mettait le cadre dans la toile, on perd la possibilité de le voir pour ce qu’il était. On annule Mondrian en l’accrochant, en l’encadrant.
Ce malaise est une réaction de visiteur. L’attrait du dernier tableau que l’on aperçoit de loin s’estompe en s’approchant, car l’empilement des encadrements efface finalement l’effet escompté. Cela manque de tenue. Ouvrons le catalogue Piet Mondrian Die Linie, en quête d’indices. Car après tout, si l’artiste lui-même ratifiait ce genre d’encadrement au carré, cela ne devrait-il pas minimiser notre émoi ? L’avantage des œuvres reproduites dans ce catalogue est peut-être aussi d’échapper à tout cadre !
Une photo de l’exposition de mai 1917 « Hollandsche Kunstenaarskring » permet de voir p. 175 Komposition in Farbe B, 1917, Komposition in Linie 1916/17 et Komposition in Farbe A, 1917. On devine un encadrement minimum, un bord de quelques centimètres, qui ne heurte en rien la perception des compositions. 1917, c’est l’année de la formation du groupe De Stijl, avec Van Doesburg notamment.
Les photos de l’atelier de Mondrian rue du départ en 1933 et 1934, et au boulevard Raspail en 1936, ne permettent pas de voir de tels cadres (p. 178-179). L’exposition de New York au New Art Center de Helena Rubinstein en avril 1942 laisse deviner derrière Mondrian lui-même une de ses toiles dernière manière posée sur un socle débordant de 10-15 centimètre et légèrement plus foncé (beige ? blanc cassé ?). Mais la page 181 montre le peintre devant deux toiles abstraites, l’une de Van Doesburg (Contra-Komposition XIII de 1926) et l’autre sa propre Komposition N°5 de 1939-1942 alors inachevée. Est-ce pour cette raison ? Elle ne porte en tout cas aucun cadre.
Les toiles ont besoin d’un support pour être accrochées. Mais quand elles consistent en une interrogation de ce support, donc dans une remise en cause de l’encadrement ordinaire, pourquoi s’obstiner à les contredire en les plaquant, on pourrait dire en les crucifiant sur des cadres. Il suffit de leur marge blanchâtre pour noyer l’effet recherché au niveau des couleurs. Et le débordement disproportionné qu’ils imposent à la toile désorganise la recherche maniaque d’un ordre, fût-il minime.
Piet Mondrian, Composition de lignes et couleur: III, 1937. gemeentemuseum Den Haag
Le tableau sur lequel s’achève la traversée en ligne brisée de l’œuvre de Mondrian proposée au Martin Gropius Bau de Berlin.

dimanche 23 août 2015

La pensée du numérique

 http://www.revue-projet.com/articles/2015-03-thouard-la-pensee-du-numerique/

Ernst Barlach Der Buchleser 1936 Bronze-1.jpg (Ernst Barlach)

Lire, corriger, expliquer, juger. Ces quatre piliers de l’enseignement induisent tout le reste. La technique numérique ne saurait s’y substituer. Elle suppose, en amont, d’avoir appris à réfléchir et à raisonner dans la temporalité. Sauf à renoncer à promouvoir la capacité de penser en chacun.


Paru dans la revue Projet (16 mars 2015)

lundi 15 décembre 2014

D’un écran à l’autre : disposer de notre attention


Il y a quelques années, le cynisme d’un dirigeant d’un grand groupe de télévision avait momentanément ému quand il résumait finalement toute son activité dans la formule du « temps de cerveau disponible » qu’il s’agirait pour lui de « vendre ».
L’essence marchande du divertissement était ainsi énoncée dans une formule lapidaire et, sinon bien frappée, du moins suffisamment frappante pour qu’elle reste depuis en mémoire.
Pourtant, il n’y avait rien de particulièrement choquant dans ces propos. Qui ne cherche à vendre quelque chose ? Bien sûr, le terme de cerveau tend à objectiver, voire à naturaliser radicalement les téléspectateurs dont il est dès lors clair qu’ils ne sont pas des « sujets », mais cela ne constitue pas vraiment une révélation. Ce qui était peut-être plus instructif est l’investissement de la dimension de la disponibilité. L’attention dont est susceptible un cerveau doit être d’abord reposée par le divertissement, amadouée, habituée, afin d’être mise à profit. C’est donc pour disposer d’elle que se déploie un tel arsenal de technologie et de jovialité factice.
La disponibilité de son temps est considérablement augmentée par les inventions de la technique et de la technologie moderne. Il s’agit maintenant d’occuper ce vide qu’on a laissé se créer. Si l’on travaille moins en temps et en force, il s’agira alors de consommer davantage.
Le risque de la disposition par chacun de son temps libre est lié au risque même de la liberté, comme libre disposition de sa volonté – libre disposition de soi. Aller repêcher les âmes en dérive du fait de la libération du temps, effet mécanique des abréviations dues au progrès technologique, c’est la tâche très philanthropique des entreprises en divertissement. Disposant de notre temps disponible, elles disposent de notre liberté même, s’en assurent en tout cas la direction par une forme de contrainte volontaire qui n’hésite pas à se nommer pour ce qu’elle est.
L’activité du spectateur n’est pas niée, mais au contraire investie par avance. On dispose de sa disponibilité même. Le consentement fait partie de l’aliénation.

Cette discussion qui n’avait suscité qu’une indignation un peu émerveillée devant le toupet de la formulation connait des suites à mesure que les objets technologiques, les techno-objets, s’emparent de dimensions supplémentaires de l’existence temporelle finie des terriens. La mobilité des techno-objets renforce l’amplitude de cette mobilisation qui vise à capter, retenir, rattraper ou détourner l’attention. L’invention des téléphones mobiles et les implications des objets sans-fil ont bouleversé à maints égards les comportements urbains (il est vrai précédés et comme anticipés par la vogue des baladeurs, dont la philosophie était la même : isolement et mobilité personnelle). Le rapport au monde passe de plus en plus par les écrans réduits des téléphones intelligents ou pas. La publicité y passera donc aussi.

Il y a pourtant des mauvais coucheurs, des empêcheurs de publiciser en rond, qui inventent des défenses perfides et véritablement diaboliques permettant de filtrer voire de parer effacement les envois spontanés de publicité. Un de ces fâcheux est le logiciel Adblock Plus.
L'entretien qui a paru dans Le Monde du 9 décembre 2014 est assez instructif pour qu’en en cite et en médite certains passages. Un certain S. Hauser, délégué général du Bureau des publicités interactives, a envisagé d’engager une action en justice contre le logiciel Adblock Plus qui permet de bloquer les publicités depuis un navigateur sur internet. Cinq millions d’utilisateurs y recourraient en France, ce qui représente un manque à gagner considérable. Comme l’indique un article sur la même page, les mobiles, qui représentent près du quart des « usages médias » en 2014 aux Etats Unis, ne représentent encore en ce pays, si prémonitoire à maints égards, que guère 6,2 % des investissements publicitaires (« Le mobile, nouvel horizon des publicitaires », Le Monde du 9 décembre 2014). Ce qui suggère qu’une marge de progression importante existe, si l’on veut bien considérer les choses dans cette perspective. Il y a donc comme une attente légitime de s’emparer de cet espace. Alors, que 80% des utilisateurs trouvent fastidieuse la publicité spontanée qui s'affiche sur l'écran, selon un sondage « OpinionWay » rappelé dans l’entretien, cela ne doit être considéré que comme un obstacle momentané, relevant manifestement d’un retard culturel auquel il est toujours possible de remédier. On apprendra à tout ces gens à ne plus se sentir indisposés.

Réponse de Hauser : « Quand on demande aux Français ‘aimez-vous la pub ?’, la première réponse, c’est ‘non’. Mais la réclame digitale est efficace, elle a fait ses preuves, elle continue de le faire, elle évolue tous les jours. Donc il ne faut pas s’arrêter à ce que l’on considère un peu comme des raccourcis de sondage. »

Tant qu’on parvient en effet à faire croire que la publicité ne coûte rien à ceux qui en sont les cibles, et qu’elle est solidaire de la gratuité de certains services sur internet, il n’y a en effet pas besoin de s'arrêter à ces critiques.
Le client est à disposition. En vertu de la loi du moindre effort, il paraît en effet que « cela marche ». Les idéalistes voulant bloquer ces informations publicitaires ne comprennent décidément rien, ou veulent simplement notre ruine et la leur.

Pourtant, en rester à l’ironie incrédule devant ces manifestations finalement si naïves dans la conscience de quelque bon droit final qui justifierait l’interventionnisme marchand jusque dans les sphères les plus privées de l’existence, c’est encore redoubler inefficacement le cynisme de ceux qui mettent en pratique ces campagnes d’abrutissement massif.
Or 80 %, c’est encore une belle majorité refusant qu’on dispose à sa place de son esprit.
Il n’y pas donc de fatalité que des blancs-becs impatients s’en emparent pour y répandre leur vide.

15.XII.2014

samedi 13 décembre 2014

Que faisons-nous quand nous lisons?

Une réflexion sur l'acte de la lecture comme lieu de la constitution de soi et du rapport aux autres, et une invitation à agir:
„Kultur bildet.“ erscheint als regelmäßige Beilage zu Politik & Kultur, der Zeitung des Deutschen Kulturrates.
In dieser Ausgabe:
Mehr als Zeichen von Denis Thouard, Vom Lesen zum Schreiben. Stefanie Ernst im Gespräch mit Regine Möbius, Genug der Worte? von Sascha Schröder, Der Vorleser. Stefanie Ernst im Gespräch mit Rufus Beck, Wenn Alltägliches zur Qual wird von Anke Grotlüschen, Jugendclub vs. Leseclub von Esther Dopheide & Juliane Pflugmacher, Zugang legen. Stefanie Ernst im Gespräch mit Barbara Schleihagen, Schlüsselkompetenz von Gisela Beste & Irene Hoppe, Lesehelfer 2.0 von Elisabeth Simon-Pätzold, Můĺţilĭnġuàļ! von Maria Ringler, Eine Frage des Kanons von Maik Philipp, Wo bleibt der Masterplan? von Birgit Dankert, Kompetenzvergleich von Anke Walzebug & Wilfried Bos, Fürsorgepflicht, aber kein Allheilmittel von Jürgen Jankofsky
Titelzusätze/Reihe: 
Nr. 6
Herausgeber/in: 
Olaf Zimmermann, Theo Geißler
Institution: 
Deutscher Kulturrat e.V.
Erschienen in: 
Politik & Kultur 06/2014
Erschienen: 
November 2014
Ort: 
Berlin
Verlag: 
ConBrio Verlagsgesellschaft mbH
Seiten: 
12 Seiten


ISSN: 




2191-5792

dimanche 23 février 2014

Technique et gadget. Considération sur la technique de la lecture 1



La roue ou le téléphone sans fil sont, incontestablement, des techniques qui contribuent à configurer l’univers de nos possibilités. La marche et la lecture sont des techniques fondamentales de l’homme, des apprentissages qui le définissent plus que quelque nature. Les allumettes, le briquet, le stylo plume, tout cela constitue des apports qui marquent un seuil. On peut s’en passer, mais difficilement, car ils simplifient effectivement la vie.


Les gadgets sont des inventions techniques qui peuvent être intellectuellement absolument remarquables, mais dont on peut se passer. Ils sont un pur divertissement, qui captent l’attention un moment et puis sont oubliés.


On peut rapprocher des gadgets les objets techniques intermédiaires, dont la rapide péremption est inscrite en eux dès leur invention, sur le modèle du minitel français que l’invention de l’internet avait rendu obsolète avant même sa mise en service. Ces objets ne sont pas entièrement inutiles provisoirement, mais n’ont plus le moindre sens dès que se trouve inventée une technique plus « performante », ou plus simple, moins chère etc.


Les techniques prolongent les organes du corps humain et en multiplient les fonctions. L’organisation du corps humain est elle-même technique et suppose une évolution sans doute, mais aussi plusieurs révolutions culturelles dont la marche ou la transformation de la vision sont des exemples. Quand la vision des formes s’adapte à l’utilisation des formes symboliques de l’écriture (S. Dehaene, Les neurones de la lecture, Paris, O. Jacob, 2007), une technique révolutionnaire apparaît, qui procure à l’homme un immense pouvoir d’abstraction et de composition. En extériorisant son savoir il libère son cerveau pour d’autres activités secondes, propres à la réflexion.


La technique de la lecture qui est l’autre face de l’invention de l’écriture constitue un de ces accomplissements qui non seulement étendent le pouvoir de l’homme, mais transforment son mode de fonctionnement du tout au tout. C’est devenu un autre homme.


Les techniques qui ont réussi ont trait à la mobilité, à la force, à la rapidité, au classement, à la miniaturisation, à l’extériorisation des fonctions du cerveau, au soulagement des actes répétitifs et fastidieux. La question qui se pose en chaque cas est celle de l’appropriation des moyens aux fins visées. Le coupe-œuf est à la fois simple et efficace, il a l’avantage d’éviter les petits bris de coquille dans l’œuf à la coque, et constitue certainement une technique qui a fait ses preuves. Pourtant, si son usage n’est pas plus répandu, c’est que le bénéfice qu’il apporte est somme toute très menu, qu’il constitue un objet de plus dont on s’embarrasse en cuisine, qu’il faudrait sans doute une consommation quotidienne d’œufs à la coque pour rendre son usage intéressant. Bref, malgré de grandes qualités, y compris esthétiques, il ne s’est pas imposé dans notre vie.


La chaussure, le chapeau, le parapluie ont des atouts très différents, qui changent ou peuvent changer avec les transformations des modes de vie, comme la lente disparition du chapeau au cours du XXe siècle le signale.


Notre temps voit une invention grandissante de techniques nouvelles – de technologies le plus souvent, dont la complexité interne passe évidemment de loin notre coupe-œuf – associées avec leur reproduction et commercialisation à grande échelle. L’objet technique est aussi une marchandise. Sa validité ne dépendra dans un premier temps pas tant des services effectifs qu’il rendra sur le moyen ou long terme, que du fait d’être acheté. La logique du marché tend à mettre sur le même plan ce qui relève du gadget et ce qui est une technique proprement dite, puisque ce qui importe est uniquement d’écouler une marchandise. L’asymétrie entre le temps de l’achat, qui est instantané, et celui de l’usage effectif, fait que l’on se concentrera davantage sur ce qui peut motiver un achat que sur le bénéfice réel que l’on retirera de l’objet. Un des attraits de la marchandise est sa nouveauté. Les techniques les plus anciennes ne peuvent se prévaloir d’une telle nouveauté. Le regard que l’on porte sur elles peut tourner en constat de désuétude, non parce qu’elles n’apporteraient plus les services habituels, mais parce que d’autres objets les auront remplacées. Le téléphone à fil et le disque vinyle sont de ce genre. Ils sont remplacés parce que l’on s’accorde, sauf quelques irréductibles, à considérer que leur fonction est mieux assurée par d’autres techniques.


Dans l’usage quotidien, les objets technologiques ont souvent doublé les objets techniques ordinaires. Ils sont dans tous les cas plus fragiles, dépendant de sources d’énergie, piles ou secteur, et d’une réparation plus complexe. Il faut de bonnes raisons pour qu’ils s’imposent. Ils le font d’autant plus facilement que l’environnement est riche en possibilités de service, donc urbain. Les piles doivent être rechargées.


A cet égard, la technologie a sur les techniques les plus simples une faiblesse constitutive.


Mais on ne sait jamais si la nouvelle technique prendra, séduira, fera montre de son utilité, ou si elle ne sera qu’un feu de paille. La bataille qui se joue là ne concerne qu’en partie la qualité même de la technique inventée : elle est une question de marché, de désirabilité, d’éviction des produits concurrents, de diffusion. Or la valeur vient du succès de l’échangeabilité maximale. Elle est indifférente au service effectif apporté par l’objet.


Une des conséquences de cette évolution est qu’il devient de plus en plus difficile de discerner la technique du gadget.





 (à suivre)

« J‘ai trouvé quelque chose d’inattendu. » Dire adieu à Carlo Ginzburg

  Dire adieu à Carlo sur une image de gaité et de bonne humeur issue de la semaine qui lui fut consacrée au château de Cerisy-La-Salle en ...