vendredi 10 juillet 2026

« J‘ai trouvé quelque chose d’inattendu. » Dire adieu à Carlo Ginzburg

 

Dire adieu à Carlo sur une image de gaité et de bonne humeur issue de la semaine qui lui fut consacrée au château de Cerisy-La-Salle en août 2022*. Il avait été de toutes les discussions, d’une générosité inépuisable, d’une curiosité insatiable.

Ce billet s’est imposé par la peine ressentie à sa disparition. Un choc inattendu. Début février, le 2 précisément, il était encore si alerte et bouillant dans la conversation. Heureux de montrer les tableaux de son immense appartement où s’enchaînent, comme dans un palais imaginé par Italo Calvino (nous parlions de lui), des pièces et des pièces croulant sous les livres. On croit être arrivé à la dernière : il en vient une autre. Cet enchaînement de pièces : l’image du cerveau et de la mémoire de Carlo.

Ses livres, de plus en plus des recueils d’essais, à l’image de sa demeure.

La recherche : l’art de pousser des portes, de retourner des livres entassés, de feuilleter des pages en arrêtant son index sur la bonne : celle qui va parler.

La discussion dans la cuisine devant un petit café : la simplicité même.

Et puis ces mots si ginzburgiens que je ne peux m’empêcher de noter, tant il se portraitise en eux : « J’ai trouvé quelque chose d’inattendu… »

La vivacité de l’intelligence et de la répartie, la capacité à reprendre toujours à nouveaux frais ses arguments, cette fougue enfin, joie si communicative de savoir et surtout de comprendre, ont laissé de lui l’impression de l’éternel jeune homme.

On en oublierait la très longue carrière intellectuelle de celui qui était déjà dès ses tout premiers textes comme ce long compte rendu du travail qui se faisait à l’Institut Warburg, « De Warburg à Gombrich », publié en 1966 dans Studi Medievali et repris dans Mythes emblèmes traces. Morphologie et histoire (traduction revue par Martin Rueff aux éditions Verdier, 2010), déjà si riche, intelligent, on dirait « définitif » si le mot avait un sens en histoire. Une précocité confondante, une activité ininterrompue, sans plan préconçu, mais en suivant des lignes de force et en se confrontant aux hasards des rencontres. Une vivacité de l’esprit jusqu’au bout.

La difficulté de cette gloire précoce fut de se survivre : une partie des textes des dernières décennies travaillent à sa propre historiographie et à sa mise à jour. L’historien l’était devenu de lui-même, historisant son propre travail depuis des perspectives temporelles différentes, parfois des décennies entières.

Pour échapper à ce cercle il se lançait aussi dans des expériences de pensée historique à partir de principes presque surréalistes, jouant sur la rencontre des catalogues de bibliothèques, d’archives, de références opaques ou inaperçues. Confiant que son immense érudition lui permettrait d’en tirer parti.

Il a redonné à l’histoire son sens premier : une recherche.

 

Un passeur d’une pièce à l’autre, d’un monde ou d’une époque à l’autre. Le souci d’aller voir ailleurs, l’attention aux marges et aux signes inaperçus par le regard thématique, cette forme d’indiscipline productive (et risquée en même temps) caractérise un mode de faire qui ne se laisse pas refaire. C’était lui.

Quelle leçon, si on ne peut le refaire ? Sans doute celle de savoir décloisonner. Savoir ouvrir les yeux pour l’ombre. Repasser à l’envers les chemins battus. Rebattre les cartes. Ouvrir le temps.

La tristesse s’effacera devant la reconnaissance.

Merci des portes ouvertes. Merci de l’air salubre.

Merci, Carlo.

 

 

·       Organisé par Martin Rueff, Etienne Anheim et Anne Ber-Schiavetta.


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