L’invention du roman a permis une synthèse des apprentissages. Le roman nous a enseigné comment entrer dans la société, se comporter avec les autres, surmonter les imprévus, se préparer à des sautes de fortune, comment parler en compagnie, comment aimer et comment sentir. Bien sûr, les romans nous apprennent aussi à lire, d’abord en les lisant, par les livres qu’ils sont, puis par les leçons qu’ils nous délivrent, ils nous apprennent à lire le monde. Or le monde n’est pas aligné sur une page. Il doit être d’abord constitué en signes pour pouvoir être lu. Il faut pour cela se rendre attentif aux indices. C’est pourquoi le roman nous apprend à lire notre monde en y repérant des signes. Mais ces signes ne sont jamais univoques. Le roman nous met aussi en garde contre les erreurs de lecture. Il indique l’usage des indices, mais aussi leur limite. Le roman fournit ainsi un travail critique. Il nous rappelle que nous déchiffrons les signes depuis un ensemble d’attentes. Quand celles-ci changent, nous voyons autre chose.
Voltaire, dans le conte intitulé Zadig, publié en 1747, met en scène l’art de remonter des signes aux événements qui les ont produits. C’est un exercice de sagacité, mais aussi une réflexion sur nos préjugés. Par son attention aux signes, en effet, Zadig est capable de répondre au grand veneur recherchant une bête échappée de l’écurie, alors même qu’il n’a pas été témoin de la scène : « C’est le cheval qui galope le mieux ; il a cinq pieds de haut, le sabot fort petit ; il porte une queue de trois pieds et demi de long ; ses fers sont d’argent à onze deniers ». L’effet de présence est si fort qu’on ne peut croire qu’il n’a pas été témoin. On l’accuse de mentir et d’avoir dissimulé l’animal. Il ne peut se sauver qu’en dévoilant sa méthode : d’abord l’identification des signes : « me promenant dans les routes de ce bois, j’ai aperçu les marques des fers d’un cheval » ; puis leur analyse: « elles étaient toutes à égale distance » ; enfin la conclusion qui déduit la cause : « voilà un cheval qui a un galop parfait. » (Zadig, ch. III, 3). Thomas Huxley a proposé de qualifier en 1888 ce procédé de « méthode de Zadig », y voyant une « prophétie rétrospective ». De telles démonstrations auront toujours une dimension conjecturale, mais en l’absence d’autres accès, leur puissance interprétative reste sans doute indispensable.
Dans un des grands romans du XVIIIe siècle anglais, paru presque au même moment que Zadig, le Tom Jones de Henry Fielding (1749), le héros, enfant trouvé, traverse différents milieux depuis la demeure de son protecteur d’où il a été chassé. Au chapitre 8 du Livre VIII, il arrive à Glocester avec son compagnon, le petit Benjamin. Fielding nous montre comment Mistress Whitfield, l’aubergiste de la Cloche, où descendent nos deux voyageurs, met en œuvre successivement deux séries d’inductions à propos de Tom Jones. Dans un premier temps, « elle découvrit dans les manières de notre héros quelque chose qui le distinguait du vulgaire » et le traite en conséquence, avec égards. Mais au cours de la conversation entre les hôtes, il est reconnu par un témoin mineur de sa vie antérieure et bientôt, dans son dos, calomnié auprès de l’hôtesse. Devant ce dévoilement, Mistress Whitfield doit trouver que « M. Jones a une physionomie bien trompeuse ». Confrontée à la calomnie qu’elle ne pouvait soupçonner, elle remit en question ses premières inférences : « elle s’en prit à ses connaissances en physionomie qui l’avaient trompée cette fois, et conçut une si mauvaise opinion de Jones qu’elle aurait voulu le voir hors de sa maison ». Tom remarque son changement d’humeur et se livre lui aussi à des conjectures : « il résuma que ce manque de politesse venait de ce qu’il voyageait à pied. » Or il se trompe autant que son hôtesse qui, donnant crédit à la calomnie, a changé son mode d’interprétation des signes. S’il avait su la modification du savoir de l’hôtesse, Tom « n’aurait pu l’en blâmer ». Il aurait compris ses nouvelles inductions. Fielding en profite pour livrer une petite leçon sur les pièges de l’interprétation indiciaire : « L’homme calomnié sans le savoir est dans une cruelle position ; celui qui n’ignore pas que sa réputation est flétrie par d’injurieux propos ne peut en vouloir à ceux qui le négligent ou le méprisent ». Mais « ce n’était pas le cas où se trouvait Jones. Ne sachant pas ce qui avait été dit sur son compte, il avait de bonnes raisons d’être offensé du traitement qu’il recevait. »
Toute interprétation d’indices repose sur une compétence particulière qui permet de les « faire parler ». Un chasseur verra plus de choses dans un chemin forestier qu’un citadin, un médecin dans l’œil vitreux d’un patient que ses proches. Ce savoir préalable peut être empirique, mais il également doxique, reposer sur des informations de seconde main, sur des « on dit ». Cet ensemble de connaissances préalables ou simplement d’informations disponibles a fonction d’interprétant des signes. Ils orientent leur lisibilité. Dans le cas de la calomnie, on a vu qu’ils pouvaient conduire à une réinterprétation radicale, les mêmes indices relevant de deux lectures antagonistes. Mais, subtilement, Fielding indique que la calomnie explicite n’est pas si dangereuse que la parole sournoise. En effet, si la calomnie explicite reproduit la logique du préjugé, la calomnie implicite ne livre pas la clé de l’interprétation défavorable qu’elle véhicule. Elle paraît arbitraire, mais elle est aussi imparable : comment s’en protéger si on ne la soupçonne même pas ?
Le romancier, en quelques pages, offre à son lecteur un cas d’école sur les différentes façons de lire les comportements humains et de s’y rapporter, avec la marge d’erreur que supposent de telles conclusions. Il montre que nous sommes avisés aux interprétations indiciaires, parce que l’urgence des situations nous les imposent : toute interaction met en jeu une première lecture de l’autre. Mais il nous invite aussi à la prudence et à la critique de ces inévitables préjugés, qui peuvent non seulement être erronés, mais aussi manipulés. En mettant en scènes ces signes, le romancier nous entraîne à exercer notre puissance interprétative, par la variation des situations dans lesquelles, fictivement, il nous place ; mais il nous suggère aussi de n’accorder qu’une portée suspensive aux conclusions que nous pourrons tirer.
Voltaire ne disait pas autre chose, en indiquant les tracas où la puissance divinatrice avait conduit Zadig, bientôt accusé d’avoir volé le cheval qu’il n’avait jamais vu. La méthode de Zadig n’en est pas une. Le savoir du romancier nous a prévenus. L’ironie qu’il met en œuvre devrait nous en avertir suffisamment.
Paru dans Siggi. Le magazine de la sociologie N° 12, princtemps 2026, p. 47-48.

