jeudi 4 mai 2017

Clichés du Japon



Sakura. Il est vrai qu’ils sont partout, les cerisiers en fleurs, et les pruniers, poiriers et pommiers. Dans les villes et les campagnes, au bord des routes et dans les parcs. Ils ont tout envahi. On est sensible à leur caducité bien plus qu’aux fleurs --- simplement florales. Des fleurs qui ne seront suivies d’aucun fruit, on si chétifs. Cette suspension fait manifestement partie de leur beauté.
Ils sont là pour dire l’instant fugace, que l’hiver rude est passé, et que l’été assommant n’est pas encore installé. La neige se terre encore dans les hauteurs, au fond des vallées, derrière l’horizon des monts. Et déjà les journées peuvent être chaudes. Les cherrry blossoms en rappellent toute la fragilité. Rien du symbole pascal de la renaissance ici. La chute de pétales plaisait tant aux samouraïs, memento d’une mort pouvant survenir à tout moment. La vie n’est pas plus accrochée à nos corps que ces pétales aux branches tortueuses qui les portent.
C’est aussi une esthétique du transitoire, du refus de la pérennisation. Les floraisons sont d’autant plus magnifiques que vouées à disparaître au plus vite. Le rapport contrasté des branches tortueuses et noueuses à la neige des pétales.  Le foncé du bois cerclé des cerisiers d’où se détachent les infiniment pâles pétales. Une esthétique du temps furtif, donc, qui s’apprécie aussi dans la saisie de l’instant que captent les haikus. Sommets poétiques sans substance, sans signification générale, pure saisie d’un regard plié en peu de mots. Sans doute cet art de voir se retrouve-t-il dans l’amour des Japonais pour la photographie, qui allie la condensation technique et artistique de l’objet à l’instant insaisissable qui décide de tout. Un haiku, comme un déclic.


L’asymétrie et le fragment d’emblée recherchés, où l’Occident en fit une découverte tardive, et si incomplète.
La nature intégrée au système esthétique, dans un échange de respect et d’intervention : la taille des arbres en accentue les formes inattendues. La science des pins.

Musée National de Tokyo, exposition Chanoyu, sur la cérémonie du thé. Affluence nombreuse, japonaise, attentive, admirative. Le grand metteur en scène : Rikyū. Il ne s’agit bien sûr nullement de boire du thé. C’est une œuvre d’art complète. L’entretien autour du beau. 259 objets, des tasses, des bols, magnifiques de refuser la perfection. La recherche de formes à la fois rondes et carrées, qui semblent un sommet de cet art de la poterie. Peintures sur soie, encres aussi.
Le monde dans un bol. L’expérience ancestrale de formes simples, un rapport aux glaises utilisées, le jeu des couleurs et la réussite inattendue d’une bavure qui réjouit le cœur.

Pas un empire des signes, car ne sont signes que ce que le voyageur ne comprend pas. Or tous, hormis lui, sont dans un monde saturé de signification, non de signes. L’écriture japonaise est une invention d’une complexité désarmante, combinant les sinogrammes et leur lecture syllabique, y ajoutant des signes propres pour noter les noms et mots nouveaux, et recourant à des clés pour aider à la lecture.


Comment ne pas être frappé par l’extrême disciplinarisation de cette société, mise en œuvre dès le plus jeune âge ? Les pique-niques si propres sur des bâches bleues sous les cerisiers en fleurs, dans les parcs, dont ne dépasse pas un orteil ? Jusqu’à quelle lointaine inspiration faut-il remonter ? Le système militaire d’éducation mis en place il y a un siècle et demi, et jamais abandonné ? Une lointaine éthique des samouraïs ? L’ordre social si fortement intégré en chacun, avec les agréments que comportent un monde si bien ordonné, et l’angoisse qu’il produit aussi bien.

Un trait parait caractériser la rationalité de la différenciation sociale dans sa forme japonaise. L’excellence est dans la spécialisation. Dans l’art de la poterie, peut-on lire, l’apprenti en reste une dizaine d’années à travailler les formes les plus simples, et seulement après, s’il a montré sa maîtrise, il peut s’attaquer à des formes plus audacieuses. Il en va de même dans les instructions données à l’apprenti Herrigel quand il veut pénétrer par le tir à l’arc traditionnel l’essence de la spiritualité zen. Et, sur le plan de l’organisation du travail, le fonctionnement du marché au poisson de Tsukiji, complètement rénové en 1928, repose sur la stricte séparation des rôles. Les pêcheurs montrent les prises et les experts, acheteurs en gros, les évaluent tôt le matin : il faut le coup d’œil, connaître les temps et les mers et les usages qu’on en fera. La communication est essentielle, chaque jour est différent. Les enchères notent cet éphémère commercial. Puis les détaillant, qui se sont informés, se partagent la marchandise, et les restaurants, qui les connaissent, savent où ils achètent, et à qui (Tsukiji Wonderland, film documentaire de Shôtarô Endô, remarquable, sorti en 2016). Une séparation stricte des tâches. Un refus cohérent de la polyvalence. Dans l’organisation de l’espace, il en va inversement : une pièce sert à tout. Elle ne doit pas être encombrée de meubles, elle existe dans la succession de ses usages. 

En marge du grand marché, en train de se déplacer, après 80 ans, dans un autre lieu, reste le quartier du poisson, et surtout des couteliers, qui aiguisent avec une science sans âge les longues lames qui vont découper la multitude marine en petites bouchées appropriées à chaque occasion. Le mangeur n’a plus à se battre avec des couteaux. Il peut se concentrer sur l’essentiel.

Ces deux extrêmes donnent à penser. Serait-ce cela, « l’extrême » Orient ?



mardi 21 mars 2017

Le regard sur Eurydice








Il faut peut-être profiter de la lecture à peine faite du petit livre de la « douceur des larmes » (La dolcezza delle lacrime. Il mito di Orfeo d’Eva Cantarella, Milan, Mimesis, 2016) pour tenter de rappeler quelques aspects de l’histoire d’Orphée. Une figure du pouvoir, une figure de mage tout d’abord, qui unit par son chant, qui pacifie, qui civilise. Il étend son charme au règne des bêtes, qui le suivent, dociles.

Une sirène inversée, car le chant des sirènes menait à sa perte qui l’écoutait, le faisait sortir de lui-même. Puis la fin : la dispersion des membres du poète. Le retour sauvage du refoulé, la violence inouïe de la dévoration du poète, garant d’unité. Souvent les vers d’Horace sur la dispersion des restes sont cités comme s’il ne s’agissait que d’une étrange poétique de la fragmentation, en oubliant cette fin atroce et furieuse.

Orphée est le technicien du chant. Il maîtrise un instrument, qui fait son pouvoir. La musique matérialise son emprise sur les esprits. Il fascine. Mais il va passer par l’abîme. Son épouse, Eurydice, meurt en fuyant des séducteurs, pour se garder à lui, mordue d’un serpent. Elle est aux Enfers. Il vit l’amour désespéré.

Par le chant, il se dédouble, parvient à la réflexion. Il y parvient par l’amour. La lyrique d’amour que développe Orphée a cette particularité de ne s’adresser que pour lui à l’autre. Ce que note Virgile en Géorgiques IV, 465 : il chantait à lui-même sur toi, de toi, à ton propos. De ce dédoublement il devient fou. Il veut plonger dans l’abîme à son tour, l’y retrouver.

Le reste est raconté par Ovide. Orphée proteste de son intention véridique, en s’avançant dans les Enfers. Son chant reste si puissant que ni Perséphone ni Hadès ne peuvent lui barrer l’entrée des Enfers. On retient ses larmes. Puis commence la comédie, Offenbach. D’abord, Orphée le poète vient pour marchander. C’est en fait un rhéteur, un sophiste. Eurydice, explique-t-il, n’a pas vécu assez longtemps. Laissez-lui accomplir un nombre d’années plus conséquent, puis faites-en ce que vous voudrez. Il y a un juste âge pour mourir. Le fil de sa destinée a été taillé prématurément, il leur demande de le retisser, de le recoudre, retexere (mot qui veut aussi bien dire defaire, découdre). Puis, il aménage sa requête. Ce n’est pas qu’Orphée veuille de nouveau sa femme. Il en veut l’usufruit. Il ne réclame rien de plus qu’un prêt, qui lui en restitue pour un temps la jouissance. Pro munere proscimus usum (X, 37), ce que Eva Cantarella cite dans la traduction de Nino Scivoletto, qui accentue la portée juridique de la demande : vi chiedo in luogo della proprietà completa l’usufrutto. Orphée ne veut pas ou ne prétend pas à recouvrer complétement son « bien », mais au moins négocier un usage temporaire de sa bien-aimée. Est-il scène plus touchante ?

Comme il s’agit d’un marchandage serré, Hadès et Proserpine posent leurs conditions. D’accord, tu peux la reprendre, si cela te chante… mais ne la regarde qu’une fois sorti de chez nous !

On sait la suite : presque parvenu à la surface et donc tiré d’affaire, Orphée jette un coup d’œil, impatient de la voir : et elle rechute dans la mort. Il la voit et elle meurt de nouveau. Il la voit mourir. Il la tue de son regard. Il paiera son crime, un peu plus tard.

Orphée, fort de son pouvoir, est entré vivant dans l’Hadès. Il s’est évité cette mort-là. Et il a pourtant presque réussi à récupérer l’épouse, là où d’autres n’ont plus vu que des ombres, des images nébuleuses, ou ont dû se sacrifier pour sauver un proche précipité dans la mort. Le sacrifice d’Alceste, cela avait quand même une autre allure !

En se retournant, Orphée succombait-il simplement à l’impatience ? Ou bien avait-il déjà sombré dans cette folie du dédoublement, où l’on ne savait plus si c’était la femme aimée ou la beauté de son propre chant qui l’enchantait ? Et peut-être se croyait-il encore seul, en quittant l’Erèbe ? Il a négocié un allongement du bail avec le propriétaire des vies. Cela lui a été concédé. Que ne s’en est-il contenté ?

Représentant des techniques et des arts civilisateurs, maître dans l’art d’enchanter, avocat adroit, Orphée a provoqué sa propre mort violente en supprimant sa bien-aimée d’un ultime regard porté sur Eurydice.

« J‘ai trouvé quelque chose d’inattendu. » Dire adieu à Carlo Ginzburg

  Dire adieu à Carlo sur une image de gaité et de bonne humeur issue de la semaine qui lui fut consacrée au château de Cerisy-La-Salle en ...