mardi 21 mars 2017

Le regard sur Eurydice








Il faut peut-être profiter de la lecture à peine faite du petit livre de la « douceur des larmes » (La dolcezza delle lacrime. Il mito di Orfeo d’Eva Cantarella, Milan, Mimesis, 2016) pour tenter de rappeler quelques aspects de l’histoire d’Orphée. Une figure du pouvoir, une figure de mage tout d’abord, qui unit par son chant, qui pacifie, qui civilise. Il étend son charme au règne des bêtes, qui le suivent, dociles.

Une sirène inversée, car le chant des sirènes menait à sa perte qui l’écoutait, le faisait sortir de lui-même. Puis la fin : la dispersion des membres du poète. Le retour sauvage du refoulé, la violence inouïe de la dévoration du poète, garant d’unité. Souvent les vers d’Horace sur la dispersion des restes sont cités comme s’il ne s’agissait que d’une étrange poétique de la fragmentation, en oubliant cette fin atroce et furieuse.

Orphée est le technicien du chant. Il maîtrise un instrument, qui fait son pouvoir. La musique matérialise son emprise sur les esprits. Il fascine. Mais il va passer par l’abîme. Son épouse, Eurydice, meurt en fuyant des séducteurs, pour se garder à lui, mordue d’un serpent. Elle est aux Enfers. Il vit l’amour désespéré.

Par le chant, il se dédouble, parvient à la réflexion. Il y parvient par l’amour. La lyrique d’amour que développe Orphée a cette particularité de ne s’adresser que pour lui à l’autre. Ce que note Virgile en Géorgiques IV, 465 : il chantait à lui-même sur toi, de toi, à ton propos. De ce dédoublement il devient fou. Il veut plonger dans l’abîme à son tour, l’y retrouver.

Le reste est raconté par Ovide. Orphée proteste de son intention véridique, en s’avançant dans les Enfers. Son chant reste si puissant que ni Perséphone ni Hadès ne peuvent lui barrer l’entrée des Enfers. On retient ses larmes. Puis commence la comédie, Offenbach. D’abord, Orphée le poète vient pour marchander. C’est en fait un rhéteur, un sophiste. Eurydice, explique-t-il, n’a pas vécu assez longtemps. Laissez-lui accomplir un nombre d’années plus conséquent, puis faites-en ce que vous voudrez. Il y a un juste âge pour mourir. Le fil de sa destinée a été taillé prématurément, il leur demande de le retisser, de le recoudre, retexere (mot qui veut aussi bien dire defaire, découdre). Puis, il aménage sa requête. Ce n’est pas qu’Orphée veuille de nouveau sa femme. Il en veut l’usufruit. Il ne réclame rien de plus qu’un prêt, qui lui en restitue pour un temps la jouissance. Pro munere proscimus usum (X, 37), ce que Eva Cantarella cite dans la traduction de Nino Scivoletto, qui accentue la portée juridique de la demande : vi chiedo in luogo della proprietà completa l’usufrutto. Orphée ne veut pas ou ne prétend pas à recouvrer complétement son « bien », mais au moins négocier un usage temporaire de sa bien-aimée. Est-il scène plus touchante ?

Comme il s’agit d’un marchandage serré, Hadès et Proserpine posent leurs conditions. D’accord, tu peux la reprendre, si cela te chante… mais ne la regarde qu’une fois sorti de chez nous !

On sait la suite : presque parvenu à la surface et donc tiré d’affaire, Orphée jette un coup d’œil, impatient de la voir : et elle rechute dans la mort. Il la voit et elle meurt de nouveau. Il la voit mourir. Il la tue de son regard. Il paiera son crime, un peu plus tard.

Orphée, fort de son pouvoir, est entré vivant dans l’Hadès. Il s’est évité cette mort-là. Et il a pourtant presque réussi à récupérer l’épouse, là où d’autres n’ont plus vu que des ombres, des images nébuleuses, ou ont dû se sacrifier pour sauver un proche précipité dans la mort. Le sacrifice d’Alceste, cela avait quand même une autre allure !

En se retournant, Orphée succombait-il simplement à l’impatience ? Ou bien avait-il déjà sombré dans cette folie du dédoublement, où l’on ne savait plus si c’était la femme aimée ou la beauté de son propre chant qui l’enchantait ? Et peut-être se croyait-il encore seul, en quittant l’Erèbe ? Il a négocié un allongement du bail avec le propriétaire des vies. Cela lui a été concédé. Que ne s’en est-il contenté ?

Représentant des techniques et des arts civilisateurs, maître dans l’art d’enchanter, avocat adroit, Orphée a provoqué sa propre mort violente en supprimant sa bien-aimée d’un ultime regard porté sur Eurydice.

dimanche 12 février 2017

Musiciens de Brême, III



Comment comprendre, pour finir, ce titre si décalé ? Jamais nos Musiciens n’iront jusqu’à Brême, jamais ils ne deviendront des Musiciens de Brême.
Il faudrait dire, pour être précis, et juste, des Musiciens municipaux. Leur rêve tient pour partie à ce besoin de sécurité, qui s’incarne dans les structures administratives de la ville, qui employait, depuis tôt dans le Moyen-âge, des musiciens pour accompagner divers offices. Ils apportaient par leur présence de la pompe et de la solennité, de la gravité ou de la joie, selon les exigences de l’occasion.
Et quant à Brême, c’est sans doute, dans les limites de l’horizon de ouï-dire qui circonscrit l’expérience de nos animaux, la pointe extrême de la modernité. Une ville de commerce et d’échanges avec le vaste monde. Une ville d’anonymat, où la disgrâce de leur vieillesse serait moins cruelle. Une ville libre, enfin, par là-même un modèle de l’émancipation. Comment n’en rêveraient-ils pas ? Comment l’accord ne se ferait-il pas entre une ville où le travail est honoré, le commerce prospère, l’indépendance choyée, et des artistes qui furent aussi laborieux, et qui lui apporteraient maintenant un supplément de grâce, une note esthétique ?
Autrement dit, Brême est bien la cité utopique qui attire, comme une étoile, la pérégrination de la bande. Une ville de Lumière où leur existence pourrait se conclure dans la dignité. 

Les Musiciens municipaux de Brême désignent un travail utopique où la conscience de soi retrouvée, conférée par la reconnaissance officielle, s’allie à la transfiguration musicale du quotidien.
Le titre concentre toutes les attentes de l’aspiration sociale, d’un effort réconcilié avec le plaisir, d’une vie accordée à la société comme le sont entre eux les musiciens d’une bande, du lieu de liberté et de prospérité humaine qu’est la ville commerçante. Nous sommes bien loin des châteaux et des contes. Nous sommes, dans le conte, dans l’envers du conte.
Le titre désigne l’utopie même, qui ne se réalisera pas. Et nous enseigne par là une leçon d’opportunité. Qu’il est bon, sans doute, d’avoir des buts, et même des idéaux, pour refuser une condition par trop étriquée qui nous serait faite. Mais qu’il est avisé aussi de savoir les remiser, si une occasion se présente. À l’étoile polaire de la ville hanséatique a donc été substituée par le coq la lueur hésitante d’une cabane dans la nuit, repère de malfrats. Et c’est pourtant en celle-ci, contre toute attente, que l’utopie urbaine se réalisera sans se perdre. Elle n’a pas perdu de son charme, n’étant jamais approchée. Elle inspirera d’autres chiens errants, d’autres chats à noyer.

17.I.2017

jeudi 26 janvier 2017

Que veut donc dire donner un enseignement?

Sans doute la poésie et par suite le roman nous instruisent et le doivent, mais seulement à la manière dont les fleurs annoncent le temps et les heures du jour par leur corolles qui s'ouvrent et se ferment, et même par leur parfum; mais jamais leur tendre végétation ne fournit du bois à scier, raboter, assembler pour chaires d'école et d'églises; le bâti de bois, et celui qui y siège, ne remplacent pas l'arôme vivant du printemps. 

- Et somme toute, que veut donc dire donner un enseignement?

Rien de plus que donner des signes; mais de signes, le monde et le temps tout entier sont déjà pleins; c'est de lire ces lettres qui manque justement; nous voulons un dictionnaire et une grammaire des signes. 

La poésie apprend à lire, alors que le pur et simple enseignant appartient au chiffre plutôt qu'au service de chancellerie du déchiffrage.

 

Jean Paul, Cours préparatoire d'esthétique, traduit par Anne-Marie Lang et Jean-Luc Nancy, Lausanne, Éditions de l'Âge d'homme, 1979, p. 238.


mardi 17 janvier 2017

Les Musiciens de Brême, II.





Von Mathieu Bertola/Musées de la Ville de Strasbourg - Strasbourg, Cabinet des Estampes et des Dessins, Gemeinfrei, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=54266224


II.
Ou bien en va-t-il autrement ? N’y a-t-il pas un reniement de l’aventure dans la retraite partagée à la chaleur d’un nouveau foyer ? Et avoir chassé les brigands, n’était-ce pas l’annonce d’un retour à l’ordre ? Les illustrations du 19e siècle montrent l’âne, assis dans un fauteuil, fumant une longue pipe. Il lit comme de juste le journal, avec un bonnet sur la tête. C’est tout juste s’il n’a pas les pantoufles. Et ses compagnons, bien au chaud, sommeillent vaguement. Mais ne rêvent plus. Une écuelle vide à leur côté indique qu’ils sont repus.
L’illustrateur, Carl Offterdinger, a mis des lunettes à l’âne. C’est qu’il lit le journal. Que pense-t-il à l’occasion de cette lecture ? Est-il vraiment passé de l’autre côté ?
Pourquoi l’âne se préoccupe-t-il encore de nouvelles de l’autre monde ? N’a-t-il pas réussi sa petite révolution ? n’a-t-il pas droit à l’apaisement, au confort, à la tranquillité ?
La démonstration est faite que les possédants sont des voleurs. Ils ont été délogés. Ils l’ont été à l’issue d’une mise en scène qui a souligné le rôle majeur de l’imaginaire dans la vie politique. La solidarité des animaux a constitué pour leurs adversaires qu’il fallait effrayer un monstre qui les a jetés dans un état de panique. Dans le récit fait par les moins pleutres des brigands, qui se hasardent à revenir sur les lieux de cette vision d’enfer, l’image se fait plus précise : ils ont assisté au Jugement dernier. Le coq était le juge. Les autres des figures diaboliques. Ils ont habité un instant une de ces toiles de Jérôme Bosch, où des créatures hybrides vous cuisent, vous mordent, vous piquent et poussent vers des flammes. Il a eu son compte. Le chef des brigands, prudemment resté en arrière, évidemment, se laisse prendre. Il suit l’imagination fébrile de sa troupe. La lâcheté du commandement est efficacement rappelée en cela. Le manque de solidarité des voleurs souligne la force des animaux, qui ont fait corps.
L’âne fut le recruteur, ou l’occasion plutôt que se rencontrent des sorts délaissés, méprisés, et qu’ils s’organisent. A la fin, dans l’image du moins, il continue de veiller sur ses troupes, d’en protéger le sommeil des justes. L’âne fut la force. C’est lui qui a fait voler les carreaux en éclat, et c’est lui qui détient le secret des ruades. Ses compagnons sont la variété, la vivacité d’une faune déchaînée. La révolte des domestiques s’appuie sur la force tranquille de l’équidé, jugé à tort inutile, improductif. Il incarne mieux que ses compagnons la portée de la fable. Il fait comprendre aux domestiques les limites de la familiarité forcée avec les maîtres : elle ne va que jusqu’où va leur intérêt de maîtres. Elle ne s’engage pas au-delà. Chien et chat retiendront la leçon. Et même le coq orgueilleux, petit-chef de la basse cour, quand il a compris qui finirait dans la cocotte. Que l’âne soit représenté à la fin en lecteur, n’est-ce pas l’indication discrète de la supériorité de celui qui n’est pas si bête que cela ? Il a montré suffisamment sa force de travail, jusqu’à l’épuisement apparent, et son obstination à ne pas accepter un destin contraire. Si, dans cette retraite d’occasion, il fait le bourgeois, c’est d’abord pour rappeler sa sagacité qui s’exerce maintenant, sans doute de façon privative, sur toutes les affaires du monde. Le journal introduit le monde dans la demeure du fond des bois.
L’idéal du poste stable que fournirait la Ville de Brême a été le mince Eldorado auquel s’est accroché le premier rêve de cette compagnie improvisée. Qu’on puisse être payé pour la musique est une idée qui leur plaisait. Il y avait au fond de cette quête la première révolte contre le sort injuste du précariat indéfini qu’est la vie de service. Puis la musique est devenue une arme, plus violente que magique, pour déloger par procuration une forme de mal. Nous sommes, rappelons-le, en pleine forêt, c’est-à-dire dans un espace extérieur à toute civilité, loin des chemins battus. Et presque perdus, n’avait été l’exercice d’orientation du coq, qui a placé sa tête au-dessus des cimes. Le monde de la forêt est vite hors la loi. Les brigands y ont demeure. Dans cet espace oublié, les conditions pour que se rejoue l’institution sociale sont réunies. Un nouveau jugement et une nouvelle distribution des rôles et des places s’opère. Les brigands des chemins sont ici des bourgeois, ils en assument à leur corps défendant la position : ils seront chassés pour l’une et l’autre raison. Mais ne se sont-ils pas fait peur eux-mêmes ? Les animaux n’ont eu qu’à rester groupés, unis, pour que l’unité de façade de la bande s’écroule. La peur est la grande révélatrice de ce qu’on est. Elle dévoile dans le conte non seulement la fausse unité d’une bande, mais le rôle délétère des représentations religieuses. N’est-ce pas la vision d’un Jugement infernal qui leur interdit tout retour ?
Nos animaux ont-ils trahi l’idéal poétique ? Se sont-ils résignés à une existence Biedermeier au coin de l’âtre après avoir rêvé d’une existence artistique ? Peut-être est-ce ainsi qu’on a pu être tenté de faire rentrer cette histoire explosive dans la normalité bourgeoise d’une époque qui allait vite digérer son moment de romantisme. Mais ils sont restés unis, sous un toit maintenant. D’autres illustrations les montrent improvisant sur leur guitare, en éternels hippies. Et rien ne dit qu’ils ne poursuivent pas leur concert entre amis au fond de leur forêt, pour le simple plaisir de la musique et de jouer, de jouer jusqu’à ce que la mort vienne les visiter. Ils garderont à jamais leur titre de Musiciens de Brême. Gloire à la musique !

15. I. 2017

« J‘ai trouvé quelque chose d’inattendu. » Dire adieu à Carlo Ginzburg

  Dire adieu à Carlo sur une image de gaité et de bonne humeur issue de la semaine qui lui fut consacrée au château de Cerisy-La-Salle en ...