vendredi 6 décembre 2019

Haute et basse Egypte


Celui de Louxor (photo DT)



1. 

Il y a deux Egypte. La Haute est celle des temples, dont les dimensions sont telles qu’elles ne se laissent pas décrire. Pour les ressentir, il faut y être, y entrer, écrasé par la masse des pylônes, la robustesse des colonnes, le mystère croissant de la progression. L’architecture sépare un lieu pour y faire entrer à demi. L’autre moitié est réservée. On démarque l’espace de la rencontre avec le sacré, la cour où l’on porte les offrandes, pour reproduire dans ce lieu découpé la coupure d’avec le monde des prêtres, puis du grand-prêtre et des divinités. Le temple met en scène la fermeture qu’il symbolise : il accueille, tout en ne permettant pas qu’on accède jusqu’en son saint des saints.
La cour et les chemin de colonnades sont les lieux ambigus de la rencontre et de l’approche. Difficile de n’être pas saisi par ces volumes dessinés. Cela est imposant, mais non nécessairement effrayant. Les figures dessinées de toutes part ont souvent de la bonhommie et un sourire en coin qui allège leur posture hiératique. La vie quotidienne est aussi figurée. Il faut bien que les offrandes proviennent de quelque terre, de quelque travail. La végétation fluviale, propice aux oiseaux, y invite sa poésie propre.
Nous traversons le désert sur le Nil, mince ruban vert entre les sables. Là aussi, une expérience que ne remplace aucune préparation, aucune connaissance préalable. Le jeu répété du cosmos opérant la traversée du grand fleuve de vie. Le soleil plongeant et réémergeant, parcours incessant de lumière, suggestion incontestable d’une suite à laquelle ces tombeaux sont des hommages démesurés, creusés dans la vallée ou sous des édifices d’une bouleversante géométrie.
À pied dans la tourmente cairote, où chacun, si occupé de ses activités propres, n’a guère de curiosité pour vous. Incroyable déferlement de véhicules, bêtes, formes humaines. Passages impossibles des trottoirs, rues encombrées et sales, bâtisses toutes de guingois.



Celui de la place de la concorde (photo DT)



2. 

Et puis il faut bien voir que l’Egypte se donne à voir à travers un système d’exploitation cynique de ses ressources, populations et territoires.
On vous convoie sur place dans une noria d’avions arrivant et repartant à n’importe quelle heure. Ce bétail touristique est piloté directement dans des hôtels qui semblent des forteresses, îlots de calme « international ». Il n’est manifestement pas prévu que ces humains sortent par eux-mêmes, fût-ce pour faire le tour du pâté de maison. Un car vient les chercher assez tôt pour les déverser sur les lieux super sécurisés qui font la célébrité du pays : pyramides et musées. Ces lieux stratégiques du tourisme mondial sont des forteresses, dotées d’une présence militaire affichée. Chaque groupe ou grappe touristique est accompagnée d’un garde du corps armé dont la fonction est de limiter les conséquences d’un attentat par une riposte rapide. Car malgré tous les contrôles, l’impression est que ce système n’a rien d’infaillible.
Sur les "sites", on vous laisse un temps extrêmement réduit, on vous sert un discours banal dans l’idée que de toute façon ces dynasties égyptiennes et leurs mythologies ne vous intéresseront pas et sont trop compliquées, on invente un récit à la portée des enfants. Les aspects contemporains du pays sont évoqués dans le conformisme et l’euphémisme le plus extrême. On enterre volontiers l’élan du printemps de naguère.
En chaque lieu, les différents groupes se retrouvent et se gênent mutuellement par leur abondance numérique. L’entre soi indécent colore les plus sublimes visites.
La navigation fluviale évite-t-elle ces engorgements ? Dans les arrêts qui ponctuent la descente ou remontée du Nil, c’en est presque comique, car les bateau lâchent en même temps leurs livraisons humaine qui se dévident sur les sites, des temples somptueux, tout d’un coup assiégés, entre deux phases de vide. Ces moments d’arrivées et de départ des masses touristiques sont précieux pour les multiples petits vendeurs qui se ruent sur leur passage en brandissant leurs marchandise, puisque le court trajet entre les bateaux et les lieux protégés sont l’unique point de contact entre la masse étrangère et la masse autochtone.
Tout est fait pour séparer ces deux populations. Les hôtels plus anciens, encore dans les villes, dans les rues passantes, semblent veufs et désertés. On préfère ces forteresses isolées du pays. Mieux encore. Les bateaux croisant sur le Nil restent à distance des populations. Ils se déplacent en cohorte, les passagers du second respirant les fumées du premier, ceux du troisième les siennes et ainsi de suite. À l’arrêt, il faut bien que les moteurs tournent et asphyxient qui se risque à l’air.
Contempler les eaux du Nil de près : en une minute, un tel nombre de déchets vous passe sous les yeux… qu’on en remplirait une poubelle … des Danaïdes. Sur 3 000 kilomètres de fleuve, on imagine bien ce qu’il charrie.
Les hippopotames ni les alligators ne s’y font plus voir. Les ibis trempent leurs pattes dégoutées dans un breuvage peu appétissant.
Ni les uns ni les autres ne se soucient de cela.

vendredi 8 novembre 2019

Erasme en Allemagne*


Le 30 juin 2018, la fondation Desiderius Erasmus a été reconnue comme fondation officielle proche du parti AfD (Alternative für Deutschland).  Les fondations politiques reçoivent des fonds publics quand le parti dont elles sont proches a pu faire par au moins deux fois son entrée au parlement (Bundestag). 

Erasme, Eloge de la folie (Gallica)

La fondation Erasmus est la 7e fondation a pouvoir prétendre à des subventions fédérales qui pour 2017 s’élevaient à 581 Millions d’euro. Ces moyens sont répartis en fonction des sièges des différents partis. En janvier 2019, l’AfD était le troisième parti représenté à l’Assemblée après l’alliance CDU-CSU et le SPD. Avec 91 sièges il devance les Libéraux, Die Linke et les Verts. Les moyens qu’il peut espérer pour sa fondation, on le voit, ne sont pas négligeables. Bien que critiquant le mode de faire des « vieux partis (Altparteien) », l’AfD devrait se résoudre à bénéficier de ces subsides.
Quelle est la fonction des Fondations ? Œuvrer à la culture politique du pays en fonction de l’orientation politique du parti affine. Il ne s’agit pas directement de propagande, mais d’une forme de lobby culturel (et politique). Une fondation délivre des bourses, emploie des fonctionnaires, soutient d’autres fondations, organise des événements sur diverses questions, produit des publications etc.
Il m’est arrivé d’assister une fois à une table ronde organisée par la Fondation Heinrich Böll, proche des Verts, au moment des « printemps arabes ». Il s’agissait de faire venir des informateurs et de poser des questions pour aider à une meilleure compréhension de ces événements alors rapides et confus pour le public allemand. Des représentants de la Jordanie, du Liban et d’Algérie, avec deux spécialistes allemands de ces questions (29 mars 2011). C’était une manifestation parmi d’autres, mais elle avait son intérêt, y compris pour un public tout à fait indépendant de ladite fondation. En même temps, on pouvait remarquer que plusieurs dirigeants du parti les Verts suivaient attentivement les débats, signe positif de curiosité de la part des politiques.
Mais voilà que l’AfD est un parti bien particulier, qui conteste fondamentalement les valeurs démocratiques de l’Allemagne contemporaine, tout en souhaitant afficher des dehors rassurants et « bourgeois ».
L’AfD provient pour partie d’une scission de la CDU, dont l’aile la plus conservatrice voyait d’un mauvais œil les compromis libéraux passés par la chancelière issue de ses rangs, Angela Merkel, avec les Socio-démocrates, dans le cadre contraignant de la Grande coalition. En effet, celle-ci crée de fait une solidarité durable entre les deux partis naguère constamment opposés entre eux. Ils occupent ensemble l’espace politique et le partage des responsabilités fédérales, ne laissant de contestation véritable qu’à la marge. À cette fraction de mécontents du tournant trop libéral du parti conservateur se sont bien sûr amalgamés des électeurs ayant toutes sortes de raison de ne pas trouver leur compte dans cette fixation de la mobilité politique provoquée par la Grande coalition et notamment issus d’un vivier toujours importants de radicaux de droite.
C’est ici que survient le providentiel Erasme.
Car les Fondations ont besoin d’un patron. L’une d’entre elles a même une patronne, en la personne de Rosa Luxemburg. Le plus souvent, ils sont issus de l’histoire politique du pays : Friedrich Ebert, Konrad Adenauer ou Friedrich Naumann par exemple. Dans un cas, c’est un écrivain, mais engagé, Heinrich Böll, et engagé dans le sens d’un refus des valeurs restauratrices et conservatrices d’un Adenauer. Ces gens-là étaient plus ou moins contemporains. Mais Erasme ?
Erasme, né en 1467 à Rotterdam, mort en 1536 à Bâle – quel rapport avec la vie politique allemande ?
Sans doute plusieurs à l’AfD eussent préféré une fondation du nom de Gustav Stresemann, le ministre des affaires étrangères de la République de Weimar, conservateur et nationaliste, mais démocrate. Or il se trouva que la famille refusa de prêter son grand homme (prix Nobel de la paix pour ses efforts dans le rapprochement franco-allemand). Il fallut se rabattre sur un ancêtre plus lointain. Un ancêtre ? Il y a de quoi sursauter. À quoi donc peut servir Erasme ?
Vu de loin, c’était un des hommes les plus instruits de son temps : il incarne la valeur de la culture et des langues anciennes, l’appropriation par les nations du Nord de l’Europe des avancées de l’Humanisme italien. Il parlait à tous dans la langue de la culture : le latin. Internationaliste avant l’heure, il en se souciait pas de sa langue maternelle néerlandaise. Il est devenu plus récemment le symbole des politiques d’échanges universitaires favorisées par l’Union Européenne : les fameuses bourses Erasmus, qui aident les étudiants à faire une première expérience d’un autre pays et d’un autre système d’enseignement. L’année Erasmus a la fonction d’une initiation à l’international. Voudrait-on la remettre à l’envers ?
Erasme est un grand nom de l’humanisme non seulement comme ensemble de connaissances, les Humanités, mais aussi dans sa résistance à Luther, puisque Erasme s’engagea pour les valeurs de l’homme et de la liberté. Voudrait-on les reprendre ?
Ou bien, chacun étant fils de son temps, et chaque temps ayant ses ombres, Erasme était aussi porteur de tout un ensemble de préjugés ? Sa cause, après tout, était la chrétienté, qui n’est plus exactement celle de nos contemporains. Son rejet des Turcs et des Juifs aurait-il un écho dans notre présent ?
Passée la perplexité, voire la stupeur, il faut se demander quelle sera la fonction de cet Erasme-là, mis sur orbite d’une politique qu’il n’eût guère imaginée, soutenue par des moyens puissants qu’il faut nécessairement prendre au sérieux.
Erasme est-il le manteau bourgeois posé sur des épaules révoltées ? Sa fonction est-elle de dissimuler une haine dont la trop grande visibilité ferait fuir les électeurs excédés mais pas à ce point… ? La manœuvre paraît grossière. Tellement qu’il faudrait résister à la tentation de ne pas la prendre suffisamment au sérieux, non pour ce qu’elle est, qui est sans doute misérable, que pour ce qu’elle contribue à dissimuler, qui peut avoir des conséquences. 


* paru dans Esprit, novembre 2019.

« J‘ai trouvé quelque chose d’inattendu. » Dire adieu à Carlo Ginzburg

  Dire adieu à Carlo sur une image de gaité et de bonne humeur issue de la semaine qui lui fut consacrée au château de Cerisy-La-Salle en ...