dimanche 7 juin 2026

Dans la mire. Musée Pitt Rivers à Oxford

 

Dans la nef d’une sorte d’église néogothique sécularisée, immense et claire. Gardée par des figures de la science et du progrès comme Galilée, Newton, Darwin, en statues grandeur nature. D’abord se faufiler à travers la première nef, entre les fossiles et les squelettes de dinosaures, dont le familier Tyrannosaurus rex. Puis un petit passage mène à cet immense bric à bac de reliquats de toutes les cultures mondiales. Tout cela ramassé par le général Pitt Rivers, spécialiste des armes à feu, dont la collection surplombe, à la galerie du deuxième étage, tout l’édifice. Ses carabines et ses fusils dialoguent avec des haches, des couteaux, des lances et des sarbacanes.

Un immense et majestueux totem relie le haut et le bas.


Des vitrines où s’accumulent les petits objets, sans principe d’ordre apparent ni explication suffisante de leur regroupement. Une vision très lointaine de l’humanité s’expose, faisant fi des différences culturelles et géographiques. Au chapitre des formes géométriques sont assemblés des décorations de poterie ou dessins sur peaux, d’où qu’ils viennent. Les vêtements, les parures, les poteries. Ou les instruments de musique, les masques, les chaussures. Ou encore les outils, les différents objets de troc ou d’échange monétaire, les jouets. Les représentations animales, mais aussi humaines. Les rites mortuaires, la cuisine, le tissage. Les instruments et supports des premières écritures aussi, les cordelettes à nœuds ou bâtonnets striés pour retenir le temps, les nombres.



Le monde entier assimilé à des réponses techniques ou artistiques assez simples et comparables, déconnectées de la culture où elles prennent sens. Une insouciance innocente de mettre tout cela ensemble. Non que l’Europe soit absente tout à fait, mais elle est à peine présente : quelques objets des Balkans, quelques figurations humaines de l’Antiquité ou du moyen âge gothique. L’impression est inévitable : l’humanité européenne du Nord, anglaise, qui s’est emparée du monde, vient couronner tous les efforts du vaste monde pour accéder à une culture supérieure. Le monde immense n’a apporté que des balbutiements.

Parfois, dans les vitrines, des étiquettes soigneuses, calligraphiées à la main, évoquent les circonstances de la découverte ou la fonction de l’objet. 


 

Nous sommes loin de toute muséographie – et cela est reposant aussi. L’insouciance pleine de bonne volonté, mais imbue de sa supériorité, qui fourre ensemble des objets hétéroclites a aussi quelque chose de poétique, au sens des surprises surréalistes. Mais il nous permet surtout de palper directement le rapport colonial, l’emprise sur le monde de quelques petits pays du Nord. Que bien souvent, dans l’histoire britannique, ce soient des militaires et des administrateurs coloniaux qui aient opéré ces collectes, cela est présent à travers la disposition des lieux, des vitrines, des objets retenus. Une vitrine à l’étage alerte cependant sur le sac de la capitale de l’empire du Bénin. Hormis cela, le temps n’a comme pas bougé depuis un siècle et demi. Le musée et le désordre de ces collections est lui-même le principal objet de réflexion : le désarticuler au profit d’une présentation conforme aux normes actuelles de la muséographie anthropologique, cela se fera peut-être. Mais on perdrait le contact immédiat avec cet univers de croyances qui rendait le survol du monde et son classement si simple et indifférent. L’évolution venait tout justifier. Une bonne loi scientifique permettait de mettre en ordre les inventions les plus ténues de tous les coins du globe. Tout cela était admirable ou étrange, mais tenu en visière et à bonne distance par la rutilante collection d’armes à feu du Général Pitt Rivers, au deuxième étage de son bazar.

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