Edmond plonge pour secourir, en pleine tempête, une jeune
femme que se noie. Il est promu pour cet acte de bravoure, faisant honneur à la
dignité humaine, préférée même au respect de l’ordre de son supérieur qui lui
avait intimé de ne pas plonger. Il remplacera le capitaine. Lequel en concevra
une haine profonde. Un capitaine peut faire un beau mariage. Mais il s’est
élevé. Il tombera de plus haut. Une trahison lui vole sa vie.
Edmond, qui a sauvé une vie par un réflexe généreux, mais
idéaliste, perdra bientôt la sienne, trahi par un rival. Le pauvre, il ne
comprend même pas ce qui lui arrive, quand la maréchaussée vient le prendre au
collet en pleine église, au moment où il s’apprête à conclure un beau mariage
avec une femme qu’il aime et qui l’aime et qui, ce qui ne gâte rien, est un bon
parti. Tout allait trop bien.
Il disparait au Château d’If. Personne ne se soucie de lui. Il
ne comprend pas ce qui lui est arrivé, mais aimerait bien savoir. C’est ce qui
le maintient en vie.
Il passe ainsi quatorze années enfermé. Il est mort. Il parvient
finalement à sortir, romanesquement, de cette prison. Il ressuscite. Mais le
monde a changé autour du revenant.
Edmond a épousé les idéaux héroïques de l’Empire : le
courage, la dignité, l’amour. Il avait commis l’erreur de les croire partagés. On
voit ce que cela lui a coûté. Il découvre maintenant un monde dans lequel ils n’ont
plus cours du tout. Il n’y a pas sa place. Que va-t-il faire ?
Comment le revenant, porteur des valeurs d’une autre société,
peut-il se remettre en jeu, une fois le temps passé, une fois surtout que de
nouvelles valeurs se sont imposées ? va-t-il renoncer, comme le Colonel
Chabert, cet autre spectre revenu des plaines glaçantes de la Russie, qui
finalement renonce à recouvrir ses droits, voyant que non seulement ses proches
l’ont trompé et oublié, mais que ce monde n’est plus le sien. Il préfère finir
à l’hospice plutôt que participer à cette hypocrite comédie du monde prosaïque.
Ulysse, on s’en souvient, prenait sur lui de récupérer sa place, son palais et
son épouse. Le prix à payer était le massacre complet de ses rivaux, les
usurpateurs, les prétendants. Mais le monde à reconquérir était encore
circonscrit, la vengeance totale réalisable. Pourtant, cela même sembla ne pas
le satisfaire, puisqu’une rumeur dit qu’il repartit loin de son île, au fond du
continent, fuyant à jamais la mer, Poséidon. Et Edmond Dantès ?
Il veut d’abord comprendre. Il doit se déniaiser. Il découvre
qu’il a été trahi, plutôt deux fois qu’une. Puis il a besoin de savoir. Il se
met en quête de preuves. Enfin il souhaite se venger, mais sans désordre, avec
méthode. Trois cibles principales sont désignées. Il a pour cela, nous sommes
en régime romanesque, des moyens à foison : le trésor des Templiers. C’est
ici que le roman devient intéressant.
Pour mener à bien son plan, Dantès change d’identité. Comte
de Monte Cristo. Comte, il vient précisément régler ses comptes. Monte Cristo,
il est le ressuscité qui annonce sa propre rédemption dans la vengeance. Non,
il ne donnera plus l’autre joue à gifler. Il rendra coup pour coup. Il se fait
le bras d’une justice transcendante. Chassé du Paradis de l’amour et de la
reconnaissance, transformé par les années de purgatoire à If, il ouvre le
chapitre de l’Enfer. Mais ce sera pour les autres. Il n’est pas Dantès pour
rien.
L’Ancien monde héroïque vient à l’assaut du monde moderne désenchanté
avec les ressources d’un trésor médiéval. Avec sa rapière et ses pistoles,
Dantès affronte les milieux de la finance et de la politique. Il navigue
désormais en eaux troubles. Il a connu tant de tempêtes qu’il est sans doute
armé pour cela. Dumas part à l’assaut de Balzac.
Balzac a cherché à montrer que le monde prosaïque et
désenchanté de la Restauration n’était pas moins romanesque que celui des
valeurs héroïques. Il s’inscrit dans la suite de Cervantès : le véritable
romanesque n’a pas besoin des dehors du romanesque. Il peut se produire au coin
de la rue, à la prochaine auberge, autour de nous. Observer le basculement d’un
monde à l’autre tel qu’il se reflète dans les comportements individuels, prompts
à adopter d’autres valeurs, voilà un objet tout à fait digne de la
considération du romancier.
Dumas s’y colle. Après avoir suivi l’aventure au temps de l’honneur
gascon avec les Trois mousquetaires, géniale leçon d’arithmétique, puis
mesuré le temps interne qui se creuse dans l’expérience Vingt ans après,
il se risque à percuter deux univers l’un contre l’autre. Le romanesque part à
l’assaut du monde trivial et veule des Illusions perdues. Il est en
quête de rédemption. Il ne recule devant aucune ficelle, porté par l’excellence
de l’intrigue. Car on pardonne une accumulation d’événements peu vraisemblables
du moment que l’histoire avance à grands pas selon une attente mûrement
préparée. Le lecteur, qui a souffert l’emprisonnement, est vivement intéressé à
la l’accomplissement de cette justice. La justice narrative doit faire son œuvre.
Il faut que cette affaire se termine. Ce n’est pas tant le sens moral qui est sollicité,
car après tout, qui y croit encore ? que la contrainte propre au récit qui
produit la nécessité de l’accomplissement du plan de vengeance. Les moyens de
celle-ci ne peuvent plus être tirés du monde d’avant. Il faudra faire perdre la
face politiquement, financièrement, psychologiquement aux traîtres. Ils doivent
rendre gorge, mais sans violence, avec subtilité (bien qu’à l’occasion on tire
l’épée, on est quand même chez Dumas).
Dantès a assurément une profondeur qui peut l’inscrire au
nombre des grandes créations romanesques, mythique si l’on veut. Il est
traversé d’une dualité profonde, d’origine humble, transformé par l’épreuve,
qui l’anoblit. Il met en œuvre une punition exigée par un ordre transcendant,
plutôt mis au compte de la fatalité que de quelque volonté divine qui n’a plus
cours à cette époque troublée. Il écrit sa comédie à lui.
Balzac, qui avait témoigné à Dumas son admiration pour l’intrigue
exubérante du roman, avait déjà apprivoisé dans son monde désabusé les éléments
romanesques défendus par celui-ci. Il en avait par avance inversé tous les signes.
En décrivant la mise en place d’une société fondée sur la propriété et l’argent,
et donc sur l’égoïsme plutôt que sur les grands idéaux, il avait pris acte de l’entrée
du monde dans l’immanence et le prosaïsme. Seule une comédie humaine pouvait en
rendre compte. Et cette comédie ne délivre aucun jugement, car elle a mis en
crise toutes les valeurs depuis lesquelles un tel jugement aurait pu être
porté. Au nom de quels idéaux condamner Rastignac ou Nucingen ?
Qui s’accroche à ses convictions doit se tenir hors du jeu,
comme Chabert renonçant à lutter. Qui veut survivre doit se transformer. Qui veut
arriver doit au besoin piétiner ses voisins. Or qui ne s’élève plus redescend. La
dégradation sociale est le pire affront. Balzac aurait-il inventé le romanesque
sans romanesque ? Aurait-il fait passer celui-ci entièrement du côté de la
réflexion, en bon héritier de Cervantès ? Pas tout à fait. En certains
endroits survit le romanesque, plus émouvant encore de s’inscrire dans les
replis d’une société qui n’y est pas favorable – pas plus qu’aux auteurs de poèmes,
Marguerites ou autres. La vengeance de Montriveau, mené en barque par la
Duchesse de Langeais, ne le cède point à celle de Monte Cristo, bien qu’il en
suspende l’exécution. La fuite de la Duchesse et son enfermement volontaire
sont eux aussi l’image inversée de l’emprisonnement de Dantès. Même cadre
insulaire, méditerranéen, soulignant la distance et l’individualisation
extrême. Dans la collision de deux mondes, celui des militaires, dénué de
ressources psychologiques, et celui des salons aristocratiques, qui s’est
inventé une autre logique pour survivre, nait une passion puis une bataille
impitoyable. Dumas semble reprendre ces éléments, ficelles narratives bien
connues, pour déployer, autrement, la guerre des mondes. Et rompre une lance en
faveur de l’imagination, contre ce monde étriqué qui s’annonce, tout en étant parfaitement
à sa place en lui. Il a trouvé sa niche commerciale. Il vitupère le monde qui le
fait vivre.
Ainsi va le monde.