vendredi 8 novembre 2019

Erasme en Allemagne*


Le 30 juin 2018, la fondation Desiderius Erasmus a été reconnue comme fondation officielle proche du parti AfD (Alternative für Deutschland).  Les fondations politiques reçoivent des fonds publics quand le parti dont elles sont proches a pu faire par au moins deux fois son entrée au parlement (Bundestag). 

Erasme, Eloge de la folie (Gallica)

La fondation Erasmus est la 7e fondation a pouvoir prétendre à des subventions fédérales qui pour 2017 s’élevaient à 581 Millions d’euro. Ces moyens sont répartis en fonction des sièges des différents partis. En janvier 2019, l’AfD était le troisième parti représenté à l’Assemblée après l’alliance CDU-CSU et le SPD. Avec 91 sièges il devance les Libéraux, Die Linke et les Verts. Les moyens qu’il peut espérer pour sa fondation, on le voit, ne sont pas négligeables. Bien que critiquant le mode de faire des « vieux partis (Altparteien) », l’AfD devrait se résoudre à bénéficier de ces subsides.
Quelle est la fonction des Fondations ? Œuvrer à la culture politique du pays en fonction de l’orientation politique du parti affine. Il ne s’agit pas directement de propagande, mais d’une forme de lobby culturel (et politique). Une fondation délivre des bourses, emploie des fonctionnaires, soutient d’autres fondations, organise des événements sur diverses questions, produit des publications etc.
Il m’est arrivé d’assister une fois à une table ronde organisée par la Fondation Heinrich Böll, proche des Verts, au moment des « printemps arabes ». Il s’agissait de faire venir des informateurs et de poser des questions pour aider à une meilleure compréhension de ces événements alors rapides et confus pour le public allemand. Des représentants de la Jordanie, du Liban et d’Algérie, avec deux spécialistes allemands de ces questions (29 mars 2011). C’était une manifestation parmi d’autres, mais elle avait son intérêt, y compris pour un public tout à fait indépendant de ladite fondation. En même temps, on pouvait remarquer que plusieurs dirigeants du parti les Verts suivaient attentivement les débats, signe positif de curiosité de la part des politiques.
Mais voilà que l’AfD est un parti bien particulier, qui conteste fondamentalement les valeurs démocratiques de l’Allemagne contemporaine, tout en souhaitant afficher des dehors rassurants et « bourgeois ».
L’AfD provient pour partie d’une scission de la CDU, dont l’aile la plus conservatrice voyait d’un mauvais œil les compromis libéraux passés par la chancelière issue de ses rangs, Angela Merkel, avec les Socio-démocrates, dans le cadre contraignant de la Grande coalition. En effet, celle-ci crée de fait une solidarité durable entre les deux partis naguère constamment opposés entre eux. Ils occupent ensemble l’espace politique et le partage des responsabilités fédérales, ne laissant de contestation véritable qu’à la marge. À cette fraction de mécontents du tournant trop libéral du parti conservateur se sont bien sûr amalgamés des électeurs ayant toutes sortes de raison de ne pas trouver leur compte dans cette fixation de la mobilité politique provoquée par la Grande coalition et notamment issus d’un vivier toujours importants de radicaux de droite.
C’est ici que survient le providentiel Erasme.
Car les Fondations ont besoin d’un patron. L’une d’entre elles a même une patronne, en la personne de Rosa Luxemburg. Le plus souvent, ils sont issus de l’histoire politique du pays : Friedrich Ebert, Konrad Adenauer ou Friedrich Naumann par exemple. Dans un cas, c’est un écrivain, mais engagé, Heinrich Böll, et engagé dans le sens d’un refus des valeurs restauratrices et conservatrices d’un Adenauer. Ces gens-là étaient plus ou moins contemporains. Mais Erasme ?
Erasme, né en 1467 à Rotterdam, mort en 1536 à Bâle – quel rapport avec la vie politique allemande ?
Sans doute plusieurs à l’AfD eussent préféré une fondation du nom de Gustav Stresemann, le ministre des affaires étrangères de la République de Weimar, conservateur et nationaliste, mais démocrate. Or il se trouva que la famille refusa de prêter son grand homme (prix Nobel de la paix pour ses efforts dans le rapprochement franco-allemand). Il fallut se rabattre sur un ancêtre plus lointain. Un ancêtre ? Il y a de quoi sursauter. À quoi donc peut servir Erasme ?
Vu de loin, c’était un des hommes les plus instruits de son temps : il incarne la valeur de la culture et des langues anciennes, l’appropriation par les nations du Nord de l’Europe des avancées de l’Humanisme italien. Il parlait à tous dans la langue de la culture : le latin. Internationaliste avant l’heure, il en se souciait pas de sa langue maternelle néerlandaise. Il est devenu plus récemment le symbole des politiques d’échanges universitaires favorisées par l’Union Européenne : les fameuses bourses Erasmus, qui aident les étudiants à faire une première expérience d’un autre pays et d’un autre système d’enseignement. L’année Erasmus a la fonction d’une initiation à l’international. Voudrait-on la remettre à l’envers ?
Erasme est un grand nom de l’humanisme non seulement comme ensemble de connaissances, les Humanités, mais aussi dans sa résistance à Luther, puisque Erasme s’engagea pour les valeurs de l’homme et de la liberté. Voudrait-on les reprendre ?
Ou bien, chacun étant fils de son temps, et chaque temps ayant ses ombres, Erasme était aussi porteur de tout un ensemble de préjugés ? Sa cause, après tout, était la chrétienté, qui n’est plus exactement celle de nos contemporains. Son rejet des Turcs et des Juifs aurait-il un écho dans notre présent ?
Passée la perplexité, voire la stupeur, il faut se demander quelle sera la fonction de cet Erasme-là, mis sur orbite d’une politique qu’il n’eût guère imaginée, soutenue par des moyens puissants qu’il faut nécessairement prendre au sérieux.
Erasme est-il le manteau bourgeois posé sur des épaules révoltées ? Sa fonction est-elle de dissimuler une haine dont la trop grande visibilité ferait fuir les électeurs excédés mais pas à ce point… ? La manœuvre paraît grossière. Tellement qu’il faudrait résister à la tentation de ne pas la prendre suffisamment au sérieux, non pour ce qu’elle est, qui est sans doute misérable, que pour ce qu’elle contribue à dissimuler, qui peut avoir des conséquences. 


* paru dans Esprit, novembre 2019.

mercredi 3 juillet 2019

Berlin de marbre rose





Au carrefour des rues les plus centrales de Berlin, la Friedrichstrasse et la Leipzigerstrasse, se trouve depuis quelques années le centre franco-allemand de recherche en sciences sociales créé sous le patronyme de l’historien Marc Bloch.

Il partage les locaux flambant neufs de l’ensemble immobilier « Stadtquartier », soit « quartier urbain », entre autres avec le Ministère allemand de la Justice, l’institut d’histoire de l’Université Humboldt et un prestataire de bureaux, Regus. Ce dernier ne laisse pas de vanter son « adresse impressionnante » dans un des quartiers d’affaire principaux de la ville. Nous sommes dans la « Friedrichstadt », en fait la ville anciennement huguenote, dans la partie sud de Gendarmenmarkt.


Figure 1 Immeuble Stadtquartier, CMB.


C’est beau, central, et propre. On tombe, en sortant de cet immeuble, sur la station de métro « Stadtmitte », soit « Centre ville ». Que peut-on désirer de plus ?

Quant à Marc Bloch (1886-1944), c’est un des grands historiens français de sa génération, un des fondateurs de l’Ecole dite des Annales, qui sut rapprocher l’histoire des sciences sociales, économiques et sociologiques. Médiéviste, il écrivit aussi sur la fabrique de l’histoire et sur la défaire de 1940, l’étrange défaite. À la suite de celle-ci, il fut résistant et bientôt arrêté par la Gestapo, torturé puis exécuté le 16 juin 1944.


Figure 2 Marc Bloch, wikicommons


Il est désormais célébré et de nombreuses institutions ou lieux publics portent son nom, du moins en France. Et depuis 2012, également au plein centre de Berlin.

L’entrée est somptueuse. L’immeuble a vraiment du standing.



Figure 3 Entrée de l'immeuble Stadtquartier (photo DT)



De part et d’autre de l’entrée où règne un vigile affable, des couples d’ascenseurs distribuent les visiteurs jusqu’à leur destination. Un ballet silencieux d’ascenseurs si rapides qu’ils ne permettent jamais l’enclenchement d’une conversation qui serait aussitôt interrompue. On se contente donc d’un salut pour se quitter, tschüss ou auf wiedersehen, suivant la tête du client. Et le plus souvent rien du tout.



Figure 4 Entrée d'un ascenseur (photo DT)


Mais pourquoi tant de marbre ?

Et pourquoi si rose ?


Promenons-nous un peu dans les alentours immédiats. Et faisons un peu d’histoire, après tout notre Marc Bloch était historien.


Nous pouvons lire dans une encyclopédie en ligne les choses suivantes :

« Fin janvier 1933, Hitler qui jugeait la chancellerie du Reich indigne du Reich allemand, convoqua Albert Speer dans son cabinet de travail et lui confia une nouvelle mission : « Je dois bientôt engager des pourparlers d'une extrême importance. Pour cela, j'ai besoin de grands salons et de grandes salles pour pouvoir en imposer aux potentats étrangers, surtout aux plus petits. Comme terrain, je vous donne la Vosstrasse en entier. Le coût de l'opération m'est égal. Mais ça doit aller très vite et malgré cela être du solide. Combien de temps vous faut-il ? (...) Pourriez-vous vous être prêt pour le 10 janvier 1939 ? Je veux que la prochaine réception du corps diplomatique ait lieu dans la nouvelle Chancellerie. »


Figure 5 La façade de la nouvelles chancellerie du Reich (encyclopédie wikipedia)


Il affecta tout un terrain sur la Voßstrasse à cet effet, entre Potsdamerplatz et la Wilhelmstrasse. Le bâtiment « d'un volume de 400 000 mètres cubes » devait manifester « le renouveau et la force du Reich allemand ». Il était notamment doté d’une galerie de prestige, vaguement parodique de celle de Versailles, revêtue de marbre rose jusqu’à son sol glissant. Ne pas glisser constituait pour les visiteurs une première épreuve de leur capacité politique à endurer des temps agités.





Figure 6 Marmorgalerie de la Reichkanzlei


La couleur évoquait, plus que les glaces bien trop réfléchissantes de Versailles, un air de Trianon, alliant la dureté de la matière au prestige de la couleur.




Figure 7 Trianon (wiki commons)


Ce grandiose édifice fut détruit à la fin de la guerre que son occupant principal contribua grandement à déclencher. En attendant de savoir comment occuper cet espace difficile, on s’y gare (à bon prix).



Figure 8 Parking de la Voßstrasse (photo DT)


Un grand vide significatif en ces zones si centrales, déjà cernées au sud par l’immense « Mall of Berlin » (telle est la désignation officielle), frétillant de boutiques que l’on retrouverait dans toutes les autres villes. 




Figure 9 Parking de la Voßstrasse (Photo DT)


Les fantômes d’un passé qui continue de rôder prennent à l’occasion la forme de figures de cires d'un Madame Tussauds de circonstance, et cherchent – selon moi en vain – à introduire un peu de rose et de divertissement dans cette ambiance qui pourrait devenir pesante. Mais le rose qui nous intéresse est d’abord celui de ce marbre somptueux. Où est-il passé ?

Pour partie, on en fit des monuments, à la mode soviétique. Le grand mémorial de Treptow, par exemple, qui a nécessité 40 000 m3 de granit et permis la réutilisation d’une bonne quantité de marbre.



Figure 10 Mémorial de Treptow (wikicommons)


Le marbre garde ici son caractère majestueux.




Figure 11 Cénotaphe (wiki commons)


Mais il y avait vraiment beaucoup de marbre rose. Les monuments soviétique, malgré leurs dimensions conséquentes, ne suffisaient pas au recyclage. La station de métro la plus proche en bénéficia. C’est pour cela que la station Mohrenstrasse quoique peu fréquentée est si imposante.




Figure 12 Station Mohrenstrasse (photo DT)




Figure 13 Le marbre et les poubelles de l'histoire (photo DT)




Figure 14 Sortie Est d'une longue traversée (photo DT)



En sortant, le passant qui veut se rapprocher de la Friedrichstrasse peut admirer sur sa gauche des restes de l’architecture des années 30,




Figure 15 Mohrenstrasse (photo DT)


Et sur sa droite un coin de Corée du Nord, un hôtel controversé (mais cela est une autre histoire…)




Figure 16 Ambassade de Corée et City Hostel (photo DT)



…avant de retrouver l’entrée somptueuse du Centre d’histoire qui perpétue la mémoire du grand historien français …




Figure 17 Entrée du 191 Friedrichstrasse (photo DT)



Mais, à propos, ce marbre rose, cela ne vous rappelle pas quelque chose ?

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